Christophe André : « Lire Bobin ne donne envie que de vivre »


Sa mort à l’âge de 71 ans a provoqué une immense émotion dans notre étrange pays qui aime tant les poètes au plus profond de son âme… Christian Bobin, pourtant, était tout à fait à contre-courant, indifférent aux mirages de la gloire, adepte de un mot rare, un gardien; le plus loin possible de la tournée numérique infernale où l’on perd tous ses repères. Mais ceux qui l’ont connu, qui ont eu la chance de recevoir une de ses lettres dans leur belle écriture enveloppante, savent que Christian Bobin était tout sauf le doux anthropotron qu’on voulait parfois qu’il soit. Il aimait les échanges avec ses pairs, de préférence par courrier, et ses paroles, par amitié, étaient parfois aussi tranchantes qu’une épée. Le psychiatre Christoph Andre a longtemps aimé l’auteur et l’homme avec qui il a correspondu. Il nous dit :

“SSelon Malraux, il existe deux sortes de poésie : l’une destinée à être chantée (Apollinaire) et l’autre destinée à être gravée dans le marbre (Saint-Jean Percé). Sa poésie, Christian Bobin, ne la destinait à rien. Il était trop intelligent et trop modeste pour cela. Parlant de son travail, il a dit un jour : “Je ne suis qu’un scribe, j’écris à peine, je copie ce que je vois, ce que j’entends dans les silences, ce qui est dans l’air. Mes livres sont des manifestes de libellules… »

Un jour de 2007, il est venu dans les locaux de L’Iconoclaste pour nous présenter son livre. Grande vie, dédié au poète japonais Ryokan. Il est assis dans son fauteuil, face à nous, à la fois souriant et sérieux ; puis grand silence; puis hésite. « Peut-être… Comment pourrais-je dire ça ? Alors attrape. “Nos blessures sont ce qui nous sauve.” Et nous sommes allés à une heure de miracles, en direct. il improvisait, je ne l’ai jamais entendu se répéter, et prononçait des paroles poétiques d’une puissance infinie. C’est le seul auteur que j’aie entendu parler de la poésie en tant que poète.

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Christian Bobin avait une voix douce et vacillante. Mais une hésitation déterminée, indifférente à l’impatience de notre temps, une hésitation d’un visionnaire qui cherche le meilleur personnage, la meilleure part, pour transmettre ce qu’il voit et ressent. Qui cherche le mot juste ? Discours puissant, jusqu’à la violence, parfois. La mort, la douleur et la solitude sont omniprésentes dans son travail. Cependant, le lire ne fait que donner envie de vivre.

Déni de la vie mondaine

Certains ont voulu l’enfermer dans des cages, la cage de l’écrivain catholique, à cause de son premier succès avec François d’Assise. Le plus bas (Gallimard, 1995); cage de sentimentalité à cause de son goût pour les mots simples et les choses humbles, les fleurs, les oiseaux. Mais il passait toujours entre les barreaux de ces cages, elles n’existaient pas pour lui.

Je ne pense pas qu’il s’intéressait autant aux jugements des écrivains professionnels. “Vouloir plaire, c’est rendre sa vie dépendante de ceux à qui l’on veut plaire et de cette part enfantine qui ne cesse de vouloir s’accomplir. Ceux qui recueillent les faveurs de la foule sont comme des esclaves qui ont des millions de maîtres.

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Christian a gagné les faveurs de la foule grandissante, mais n’a pas essayé de plaire à personne. Il était intéressé à faire lire ses livres et à éveiller les cœurs.

Cela peut sembler anodin, mais c’était un génie du dévouement. Moi qui suis un homme travailleur, qui écris toujours la même gentillesse, sincère mais plate, pour mes lecteurs, je reculais chaque fois que je le lisais dans cet exercice ; tu.” Ou, “Pour Christophe, qui saura réveiller tous les silences de ce livre.”

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Et je sais que tout le monde a bénéficié de ce don, de l’effort qu’il a fait à chaque fois pour faire de l’exercice un vrai don et non un faux don. Pour cette raison, il a renoncé à toute vie sociale sauf ses promenades, car il n’a jamais fait semblant.

Le visible et l’invisible

Bobin était presbyte, il vivait dans le même monde que nous, mais voyait tout ce dont nous sommes normalement aveugles. Le poète latin Lucrèce a écrit que “les yeux ne peuvent pas connaître l’essence des choses”. Les chrétiens ont tout vu, visible et invisible, et nous ont révélés. “Le monde est plein de visions qui attendent les yeux. Les présences sont là, mais le manque, ce sont nos yeux.”

Quoi de moins poétique qu’un garage automobile ? Mais c’est ce qu’il ressent là-bas. “De la neige fondue qui tombait à la station-service, en attendant que la voiture soit remplie, je me suis soudainement rappelé que j’étais vivant, et la gloire a soudainement transformé tout ce que je voyais. Plus rien n’était laid et indifférent. Je savais ce qui était pris aux mourants. Je goûtais pour eux, leur offrais en silence ce terrible luxe de chaque seconde.

Quoi de plus banal que de manger des fruits dans sa cuisine ? Pas pour lui. “J’étais en train de cueillir des pommes rouges dans le verger quand j’ai soudain réalisé que la vie ne m’offrirait qu’une série de merveilleux problèmes insolubles. Avec cette pensée, mon cœur est entré dans l’océan de paix profonde. Depuis que j’ai lu ces lignes, mon rapport aux pommes et aux problèmes a changé.

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Faux bonbons

Bobin nous a appris à vivre. C’était un magicien, pas un thérapeute. il ne voulait pas nous guérir, mais je crois qu’il espérait nous sauver en nous ouvrant les yeux sur la beauté du monde ; Il est si doux, la vie sur terre. Il faut que ton ciel soit éblouissant pour que le manque de cette vie terrestre ne s’y fasse pas sentir, il faut que tu aies du génie pour me donner une joie pure comme l’air frais d’un matin d’été, avril. Oui, il faudra avoir beaucoup de talent, et donc d’amour, pour ne pas rater cette vie au ciel, blessé, petit, muet.”

Peu l’irritait, mais les aléas de notre société le tourmentaient. Écrans. “Les sauterelles électroniques se sont abattues sur l’Egypte de l’âme. Ils dévorent tout.” Matérialisme. “Dieu a gardé XVIIe siècle la place que l’argent occupe aujourd’hui. Les dégâts étaient moindres.”

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C’était une personne exigeante. Un jour, quand je lui ai fait part de mes difficultés, alors que j’ai du mal à faire tout mon travail : médecin, auteur, professeur, il m’a écouté sans dire un mot. Quelques jours plus tard, j’ai reçu une lettre dans laquelle il me parlait d’un avertissement amical mais sévère au sujet de mes “yeux de loup inquiets”. C’était de faux bonbons, ça marchait comme ça. Sont seules. Avec douceur, avec violence. De manière difficile et invisible. Celui qui vous libère de tout sans vous lier immédiatement à lui.

Le poète est parti, mais l’ange est là, pour toujours. tout ce que nous avons à faire est d’ouvrir un des livres de Christian pour qu’il sorte, nous hante et nous libère. »


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